N22

L’eau glacée m’a rappelé la rencontre avec cette poudre de manière saisissante: j’ai revu les deux femmes dans la nuit des profondeurs, j’ai entendu sous l’eau l’écho de leurs rires comme je les avais entendues dans les escaliers ce soir-là. Ou alors était-ce que j’avais encore dormi jusqu’à maintenant? Reprenant une goulée d’air à la surface j’ai eu en effet cette pensée inquiétante: et si en réalité je venais de me réveiller, ou pire, si je dormais encore?
L’amie de Marguerite hurlait, son fils n’était pas remonté à la surface. Depuis le hublot, les soldats nous tiraient dessus, mais le navire sans capitaine s’éloignait et dans la brume et les bourrasques de neige ils nous ont vite perdu. Ils se sont évanouis dans le brouillard, poursuivis par les coups de feu des militaires tuant les Dormeurs.
L’eau était plus chaude que l’air.
« L’eau… Elle est douce. »
« Quoi? Comment ça? »
« C’est de l’eau douce, nous sommes dans un lac, » a répété Marguerite en s’essoufflant à côté des hurlements.
J’ai lapé une gorgée, elle avait raison. J’ai plongé à la recherche du gamin mais l’eau était si noire, la lumière ténue du ciel descendait à peine sous la surface et dans le silence je craignais d’entendre à nouveau les rires de mes harpies.
Nageant à peine, la mère pagayait vers son fils dont le corps avait rejailli à une dizaine de mètres. Je l’ai aidée et nous l’avons retourné. Le froid nous gagnait et nous n’avions plus le temps de vérifier s’il respirait. On distinguait la ligne obscure de la rive à environ 200 mètres.
« Essaie d’aider la mère. Elle sait à peine nager. Je m’occupe du gamin. Il faut bouger. On va geler. On n’a pas le temps. »
Marguerite a acquiescé et tant bien que mal j’ai halé le garçon, au moins l’effort me réchauffait. Nous avons nagé, la mère sanglotait, nos petits souffles résidus de vie dans la mornitude acharnée. Au bout d’un temps infini où l’impression de flotter dans un rêve de la Violette m’envahissait à mesure que mes membres s’engourdissaient, j’ai enfin senti les rochers sous mes pieds. Marguerite tirait aussi la mère qui tentait de flotter sur le dos et délirait des mots espagnols.
On a encore pataugé jusqu’à la grève de galets, les tourbillons de flocons se faisaient plus denses, et le parc devant nous blanchissait, cerné par des bosquets de pins qui tremblaient sous les bourrasques. Plus loin la ville montait dans une pente assez raide, mais à une centaine de mètres j’ai remarqué un grand bâtiment public à l’autre bout du parc. Je sentais dans mes os que nos minutes étaient comptées, des laps de délires entrecoupaient la réalité me donnant envie de simplement me coucher là, me lover contre le sol et dormir.
On a encore réussi à se traîner jusqu’au bâtiment. Des lettres argentées affichaient sur une façade: Théâtre de Vidy. Nous sommes entrés dans une cantine pour les spectateurs et j’ai déposé le garçon sur une table. Au bar dans un bol j’ai ramassé dix paquets d’allumettes, arraché des rideaux que j’ai enflammé avec un reste de vodka, non sans en prendre aussi quelques rasades partagées avec Marguerite, et jeté dans les flammes naissantes une chaise en bois. A ce stade il était préférable de brûler vif que mourir de froid.

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