Le garçon était mort. Dans les flammes naissantes son visage bleu pâle ressemblait à un marbre rare sculpté dans dix petites années de vie. Sa mère l’avait recouvert d’un reste de rideau pour le tenir au chaud et priait. Marguerite se tenait devant les larges baies, observant la nuit tombante et les flocons, toujours accrochée à la vodka qu’elle tétait par brusques à-coups. Nous étions en sous-vêtements pour laisser nos habits dégeler. Dehors, enfoncés dans leurs parkas et capuches qui cachaient leurs visages dans la pénombre grandissante, un groupe de jeunes se tenait à distance et observait la quasi nudité de Marguerite qui les fixait en retour, défiante. Ils hésitaient peut-être à venir nous tuer. Les flammes se reflétaient sur nos corps et faisaient gicler les ombres dans toute la cantine. On percevait au loin des coups de feu ou des coups de canon.
« Si tu continues à les provoquer, ils vont venir, » ai-je grommelé.
Marguerite a reniflé plus fort et repris une rasade en guise de réponse. J’ai essayé de prendre la mère dans mes bras mais nous étions à moitié nus et mon geste lui a paru bizarre.
« Comment tu t’appelles? »
« Elle s’appelle Elena. »
« Et elle parle français? »
« Oui je parle français. »
« Il est… mort, » ai-je bêtement annoncé en pointant son fils.
Elle s’est tournée vers moi, son regard transperçant, son visage si régulier, presque asiatique mais avec des yeux sombres de furie du Sud, et j’ai remarqué alors son corps sculpté par les éclats du feu, ses articulations si fines, malgré des seins et des hanches voluptueux, j’ai eu le temps de m’en rendre compte, avant qu’elle ne me gifle violemment.
« Si tu continues à la provoquer, elle va te planter un tesson de bouteille dans le ventre, » s’est moqué Marguerite, en me tendant la bouteille que j’ai repoussé. « Ils arrivent. »
J’ai sursauté et en effet trois d’entre eux s’approchaient de la porte vitrée. J’ai enfilé ma veste d’officier pour les impressionner mais Elena et Marguerite ont eu l’air affligées.
« Franchement, sans pantalon on dirait un type qui a tué un officier avant de lui voler son veston. »
C’est presque ce qui s’était passé.
« …Et non, ce garçon n’était pas le fils d’Elena. Elle l’a trouvé dans un container près de son mari et… d’une autre femme endormie. »
Elena s’est redressée pour me dévisager, presque nue, et moi en slip dans mon veston raide et encore gelé, et Marguerite avec sa bouteille de vodka à moitié vide, et l’enfant mort sur la table, les reflets des flammes qui nous enveloppaient les trois, la fumée qui s’accrochait au plafond avant de glisser et disparaître dans l’une des salles de spectacle, quel étrange trio de la fin des temps.
Ils ont balancé une pierre dans la porte vitrée et sont entrés avec les bourrasques de flocons. Tâtant la poche de mon veston j’ai découvert l’arme que j’y avais glissé avant de me jeter par le hublot. Le chargeur était vide mais pas l’effet dissuasif.
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